UN ŒIL PROTECTEUR

par Marcel Divianadin

 

" T'as pas cent balles ? "

Question banale. Réflexe tout aussi banal. Je me retourne et splof ! le monde perd ses couleurs et vire au gris. Un court instant il retrouve un ton écarlate, puis il se barre.

Définitivement.

Et maintenant j'entends des voix, parfois familières, parfois non. " Comment ça s'est passé ? "

" Très vite, monsieur. Je n'ai pas vu grand chose. Simplement deux types courir et celui-là s'écrouler sur le pavé. J'ai freiné à temps pour ne pas le… et je l'ai amené ici. "

Ici ? Un hôpital sans doute. Pourtant certains détails me semblent suspects. Par exemple : " C'est très bien. Joe vous paiera mardi. Les gosses vont pouvoir commencer la dissection sur le champ. "

Une main se promène le long de ma poitrine. Je la sens à peine, mais je peux la deviner.

" Complètement froid. Si vous voulez mon avis, ce n'est pas normal. C'est trop tôt. "

" On ne te demande pas ton avis. Attache-le. "

C'est là qu'on me saisit, qu'on me déplace. C'est là que j'ouvre un œil, mais à un endroit inadéquat, car la paupière que je soulève se situe dans un des murs du couloir que traverse celui qui me transporte, et je peux suivre du regard mon cadavre et son porteur.

C'est presque amusant. J'ouvre un autre œil dans le plancher sur son chemin. Les pas s'avancent et s'agrandissent. Vite, je referme l'œil. Pas la peine de courir des risques inutiles. Ma nouvelle faculté m'amuse énormément. J'ouvre des yeux dans un peu toute la maison. Je suis partout à la fois. Mais cela me fatigue plutôt. Je me concentre sur le mur de ce que je juge être un salon. Cette fois j'y ouvre deux yeux et une bouche. Le nez ne veut pas venir. Peut-être parce qu'il est privé de la faculté de s'ouvrir. Je suis déjà persuadé que dès que je ferme totalement les paupières, mes yeux disparaissent de la surface du mur.

Dans le salon, un homme vient d'entrer. Il tient par la main une sorte de poupée de caoutchouc qui trottine à ses côtés. Il la pose sur une table.

" Alors ? "

" Alors on a commencé la dissection. Les deux yeux sont en verre. "

" Les deux ? Pourtant le conducteur n'a pas trouvé de canne blanche ou de chien… "

" Je n'ai pas dit qu'il était aveugle. En fait les yeux sont en verre vivant. "

L'homme reste songeur. Je ferais certainement de même à sa place. Mais qui aurait pu me dire que mes yeux étaient en verre ?

" Que comptez vous en faire ? " demande enfin l'homme.

" Les yeux ? Je les garde. J'ai toujours rêvé de voir avec de vrais yeux. "

" Mais puisqu'ils ne sont pas vrais… "

La poupée hausse les épaules et se laisse tomber à bas de la table.

La curiosité me prend soudain de voir mon corps. J'ouvre un œil dans deux ou trois caves avant de trouver la bonne salle. Plusieurs personnes s'y remuent. Ma tête repose sur un oreiller de formol et mes cheveux éparpillés en mèches noueuses flottent dans le liquide comme des méduses égarées. Le reste de mon corps m'a l'air aussi raide que le bois de la table de dissection. A part les yeux on ne m'a rien enlevé. Ils sont trois autour de la table à me regarder sans bouger. Je ne peux voir l'expression de leur visage car j'ai ouvert un œil dans le plafond, dans le verre d'un tube fluorescent pour être exact. J'ouvre un œil au milieu de mon propre front cette fois et trois exclamations de stupeur glissent dans mes oreilles.

" Vous êtes vivant ? "

Il me vient à l'esprit que rien ne m'est plus facile que de remplir mes orbites vides par l'image de mes yeux et de m'exprimer par l'image de ma bouche. Mais dans le même temps je m'aperçois que j'ai retrouvé les sens de la perception.

Je ferme mon troisième œil pour faire moins effrayant.

" Détachez-moi, s'il vous plait. "

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le premier de mes jeunes vivisecteurs à reprendre la parole a une idée propre à un commerçant. " Si vous pouvez faire reparaître des yeux chaque fois qu'on vous en enlève, on va faire fortune dans la vente de cet organe. "

Je dois malheureusement réfréner sa joie en lui expliquant que moi seul sais me servir des yeux que je crée. Déçu, il hoche la tête.

" Tout de même ", murmure-t-il. Et il se renferme dans le silence.

Le deuxième a une autre idée. " Vous pourriez peut-être travailler pour la police ou pour les services secrets. Je sais qu'ils ont besoin de types qui aient des yeux partout. "

Mais c'est un métier dangereux exigeant des qualifications spéciales. Je le lui dis.

Le troisième me fait une offre plus intéressante. " Vous pourriez peut-être ouvrir un œil dans l'au-delà et nous dire comment ça se passe là-bas. "

C'est séduisant. Mais voilà, je ne sais pas où se trouve l'au-delà.

" Si ce n'est que cela, déclare mon nouvel ami enthousiaste, vous n'avez qu'à me suivre. Je vais vous montrer. "

Je le suis à travers un dédale d'escaliers. Nous aboutissons enfin dans une petite pièce délabrée. Sur le sol repose la poupée que j'ai vue dans le salon, mais cette foi-ci elle est comme disloquée, ses bras et ses jambes font des angles bizarres avec le reste de son corps. Dans chacun de ses poings crispés elle tient un œil de verre, une bille au regard cynique et noyé.

Le jeune garçon hausse les épaules. " Ça devait arriver un jour ou l'autre. On oublie de huiler les ressorts de ces mécaniques, et un jour elles craquent. "

J'ai soudain froid dans le dos. L'interne me tend un verre d'eau.

" Buvez ça. " Ça, ça a le goût du formol dans lequel on trempait les… les yeux de bœuf, je crois.

" C'est encore loin, l'au-delà ? "

" Nous sommes presque arrivés. " Le terne ouvre un placard que je n'avais d'abord pas remarqué. L'intérieur est sombre comme un tunnel dans lequel le garçon s'engage. Je le suis. La nuit est complète. Sans m'en rendre compte j'ai ramassé la poupée qui remue faiblement de temps à autre. Parfois j'aperçois une lueur au bout du tunnel. Le garçon fait de grands gestes pour la faire fuir.

" Pourquoi, " demandé-je.

" Elle risque de tout gâcher et nous ne trouverions pas le passage. Ah! voilà. "

Je sens dans l'obscurité que nous sommes arrivés devant un puits. Machinalement j'y laisse tomber la poupée. Je n'entends pas de bruit de chute mais seulement le rire désespéré du petit être qui va décroissant, sans que je cesse de l'entendre vraiment.

L'interne me prend par le bras et me secoue. La lumière est trop vive dans la chambre d'hôpital.

" Ça va aller mieux, me dit-il. Vous êtes sauvé, maintenant. Dormez un bon coup, vous en avez besoin. "

Ainsi tout cela n'était qu'un cauchemar. Soulagé je me retourne entre mes draps et, attendri par mon propre état, j'ouvre dans le mur en face de mon lit un œil susceptible de veiller sur moi.

 

 

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