Rêve le Diable


Martin se préparait à l'idée qu'il allait rencontrer le diable, ou son équivalent. Le cerveau central l'avait averti avec un tact digne d'un ordinateur de première classe : cette rencontre seule lui permettrait de mettre fin au dilemme qui le torturait depuis un temps mesuré en unités standard qu'il payait trés cher. L'heure approchait où il ne serait plus en mesure de dépenser son temps et de vivre en durée ouverte. Il lui faudrait alors se replier dans le temps restreint et vivre comme un pauvre. Insupportable perspective ! Restait le diableŠ
Un déclic sinistre résonna le long des parois de cristal du chateau mort lorsque Martin actionna la télécommande qui lui ouvrait l'autre monde. On disait que les enceintes du chateau donnaient sur l'infini ou sur des dimensions parallèles qui se rencontraient à l'infini. Mais ces questions académiques n'intéressaient que médiocrement Martin déjà avare de son temps. Il avait trop à faire à s'inquiéter du temps qui passait comme le souffle véloce d'un réacteur atomique. Et la nuit qui s'étalait en flaques indécises sur le sol lunaire alourdi de poussière gravifique lui renvoyait les échos de ses préoccupations.
Il fit le saut. C'est-à-dire que sans plus attendre il régla le curseur de son boîtier de télécommande pour incorporer à sa sensibilité subcorticale le tableau qui s'offrait à sa vue. Trés vite la réalité devint le thème d'un rêve qui se déroulait dans son cerveau et il eut le sentiment de quitter son corps pour évoluer librement dans l'espace qu'engloutissait la nuit. L'endroit était propice à la méditation, en vérité. Il eut un vague regard pour son corps affalé contre un rocher plat et rouge. La nuit l'appelair. Il s'élevait , se laissait porter par un vent chaud, abandonnant le chateau mort et ses portes sur l'infini à la noyade du temps. Dans cet état il pouvait encore comprendre qu'il vivait un rêve, mais le sentiment de réalité qui accompagnait chacune de ses sorties ne manquait jamais de le troubler.
Est-ce le bon moyen pour rencontrer le diable ? Un état de conscience modifié suffit-il ?
Il flottait dans une quelconque béatitude, dans un brin de vitalité chauffé au soufre. Quelque chose murmurait à son oreille :
" Un état de conscience modifié suffit, à condition que le désir soit sincère ". La voix allait et revenait comme un balancement indocile. Martin se parlait-il à lui-même dans sa tête ?
" Etes-vous le diable ? " questionna-t-il.
" D'une certaine manière, oui, fit la voix caressante. Mais je peux mentir.
— Pourquoi voudriez-vous vous faire passer pour lui ? " Martin sentait là une qualité de confusion proprement démoniaque. Mais dans cet état il avait le temps de démêler les écheveaux, le rêve conscient occupant un temps perpendiculaire au temps réel. A son "réveil" son petit voyage hors du corps n'aurait pas pris de temps.
La voix continuait à le bercer, doucement comme pour endormir sa conscience de rêveur. " Et pourquoi es-tu venu chercher le diable prés du chateau mort ? Pourquoi pas dans l'océan noir du troisième golfe ou chez Max la Gargouille ? Qu'est-ce qui t'a attiré ici ? Le calme ? L'infini dimensionnel sur lequel ouvrent les portes du chateau ? L'atmosphère spongieuse suintant du cristal capteur des lueurs du soir ? La mort ?
— Non, non, répondit Martin en hâte, Rien de tout cela. Mais le cerveau central. C'est de lui que vient le conseil.
— Quel conseil ?
— Celui de rencontrer le diable. Ici. Etes-vous le diable ?
— Crois -tu que le diable s'abaisserait à répondre à des questions de ce genre ?
— Alors c'est bien vous. "
Un silence s'installa. Martin se demandait s'il n'avait pas désobligé son interlocuteur. Mais diable ou pas il faisait partie de son rêve, et Martin ne le lâcherait pas avant d'avoir obtenu ce qu'il voulait. " Ecoutez, j'ai quelque chose à vous demander. Mais j'aimerais vous voir. J'ai besoin de voir mes interlocuteurs.
— Tu me verrasŠ ". La voix restait caressante mais Martin crut déceler une nuance sinistre quelque part dans une césure.
" Et je te rendrai un service si tu m'en rends un à ton tour.
— Quel service ?
— Qu'as-tu besoin de le savoir ? Seule ta sincérité m'importe.
— MaisŠ n'est-elle pas liée à la nature du service ? ". Martin se sentait porté par le flot de ses propres paroles. Celles du diable emportaient les siennes comme un torrent furieux.
" Les actes humains n'ont que peu d'importance. Seul compte l'état d'esprit dans lequel ils sont accomplis. Ce sont les intentions qui m'importent. Comment le cerveau central savait-il que tu me trouverais ici ?
— Répondrez-vous à ma question ? " Martin sentait la situation lui échapper, malgré les efforts qu'il faisait pour la contrôler. Il devait empêcher son inconscient de lui jouer des tours. Mais la question concernant le cerveau central le prenait au dépourvu. Son corps de rêves, double exact de son corps physique, était muni du même dispositif modificateur des états de conscience, ou plus exactement d'un double de ce modificateur. Il enclencha le curseur et eut le sentiment de quitter son corps de rêve, de flotter au dessus d'un tourbillon qui l'aspirait dans le rêve d'un rêve. Maintenant il pouvait voir nettement la forme sombre qui soufflait dans l'oreille du corps qu'il venait de quitter. Le diable ? Oui, certainement. Il ne s'était rendu compte de rien, cloué qu'il était à son niveau vibratoire. Martin se laissa dériver au-dessus des deux interlocuteurs qui poursuivaient leur échange. Il pouvait entendre son premier corps de rêve aussi distinctement qu'il avait entendu le diable.
" Répondrez-vous à ma question ? "
La forme sombre s'agitait de façon menaçante. Deux bras puissants émergèrent de la forme ombrée, des bras à la musculature titanesque terminés par de longues mains à six doigts, des mains griffues, qui portaient la marque de la suprématie. Elles s'agitèrent comme des torches flambantes.
" Tu marchandes avec moi ? Sais-tu bien qui je suis ?
— Vous n'avez pas voulu me le dire. Suis-je responsable de mes actes ? Pourquoi ne sondez-vous pas mes intentions ? "
Martin admirait la façon qu'avait son premier corps de rêve de poursuivre la conversation comme s'il ne l'avait jamais quitté. Le corps physique n'aurait pu en faire autant.
" Tu veux répondre de tes intentions ? Alors suis-moi. "
Les bras gigantesque entourèrent le corps de rêve, créant autour de lui des anneaux concentrant l'espace. Le corps se mit à rétrécir, comme s'il diminuait sous l'étreinte des mains qui l'enfermaient par la tête et les pieds.
Puis tout disparut. Martin plongea le long de la courbure crée par la distorsion spatiale. De toute façon une dimension propre le reliait à son corps de rêve et il ne pouvait en perdre la trace. Il suffisait qu'il se concentre sur lui pour que le rappel se fasse automatiquement.
Cette fois l'impression de flou se volatilisait. Son corps allongé sur une dalle de pierre de sous laquelle jaillissaient des vapeurs jaunes semblait dormir d'un juste sommeil tandis qu'autour de lui s'affairaient des démons mineurs en blouse blanche. Toujours ce côté onirique un peu malicieux. Le diable, majestueusement assis sur un trône de pierre noire, le contemplait d'un Šil sinistrement sarcastique. Son trône flottait au centre de l'endroit, malgré son poids évident. Mais quel endroit, se demandait Martin en essayant de comprendre la nature des lieux ? Un monde fait de vapeurs d'où surgissaient des formes fantomatiques qui disparaissaient aussitôt. Des ilôts rocheux émergeaient ça et là dans cette brume, et son corps de rêve reposait sur l'un d'eux. Les démons qui l'entouraient disparaissaient en partie selon la profondeur du sol englouti par la brume. L'enfer devait ressembler à ça.
" Ici tu es en mon pouvoir ", gronda le diable.
Le corps de rêve ouvrit les yeux et se redressa : " Crois-tu ? Si je suis ici, c'est que j'y ai consenti. "
Martin se sentait presque effrayé par l'audace de son corps. Mais il décida de lui laisser l'initiative. Le diable eut un sourire féroce :
" Vraiment ? Te crois-tu libre d'aller et venir, à ta guise ? De quitter ce domaine ? Sais-tu seulement par où le quitter, ou par quand ? T'imagines-tu maître chez moi ?
— Pour moi tout ceci est un rêve. Il me suffit d'ouvrir les yeux à la réalité. Tes tentatives d'intimidation sont ridicules.
Une expression indéchiffrable se fixa un moment dans yeux jaunes du diable. " Un rêve ? Pourquoi pas ? Mais sais-tu bien de quoi un rêve est l'expression ? Pour être apparence, l'apparence n'en est pas moins l'apparence de quelque chose. Certes le rêve que tu vis est une barrière qui te protège de la folie. Mais cela ne veut pas dire que tout ce qu'il contient soit le produit de ton imagination. Quelle présomption ! Mais cette présomption là me plaît. Aussi laissons ce point de côté et venons en au motif de ta visite. "
Martin interrogeait ses souvenirs. Le diable se conformait-il à la représentation que s'en faisait plus ou moins Martin ? Sans nul doute. Son corps de rêve avait raison, il lui suffirait d'ouvrir les yeux pour se réveiller. Néanmoins les paroles du diable le troublaient plus qu'elles ne troublaient son corps de rêve. Quelle assurance, une assurance à la limite de l'insolence si l'on se rappelait que Martin occupait la position du demandeur.
Son corps de rêve prit une expression concentrée, comme s'il pesait chacun des mots qu'il allait prononcer. Le diable eut un sourire malveillant.
" Les déclarations solennelles ne sont pas de mise ici. Exprime-toi sans détours.
— Soit. Je cherche un moyen d'allonger le temps qu'il me reste à passer en durée ouverte. Peux-tu me le procurer ? "
Quelque chose comme de l'étonnement flotta dans l'air, un étonnement teinté de colère. Martin pouvait presque en sentir la densité nuageuse, mais son corps de rêve ne semblait pas en tenir compte.
" Je t'ai dit de parler sans détours, gronda le diable. Si tu désires l'immortalité, pourquoi m'assommer avec des termes techniques ? L'enfer simplifie tout. Si tu ne le sais pas tu l'apprendras trés vite. "
Le corps de rêve ignora la menace à peine voilée et poursuivit sans se troubler :
" La durée ouverte n'a rien à voir avec l'immortalité, ou du moins avec ce qu'on entend habituellement par là. Je ne cherche en rien à allonger le temps que je dois passer sur mon monde d'origine. Ce que je veux c'est approfondir ma surface temporelle.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? "
Le diable en oubliait de se faire menaçant.
" La surface temporelle correspond à la mesure de la ligne du temps multipliée par sa largeur. Quelqu'un qui en une heure travaille ou pense cinq fois plus vite que son voisin dispose d'une surface temporelle cinq fois plus étendue que lui. Pour mieux te faire comprendre mon propos je comparerai la durée ouverte à la richesse. Autrefois plus un homme était riche plus il pouvait accomplir de choses que les autres hommes, à capacités égales. Si tu compares la capacité à la ligne du temps et les moyens financiers à la la largeur du temps tu comprendras vite.
— Mesure tes paroles, toi qui prétends mesurer des surfaces. Rappelle-toi qui je suis.
— La question n'est pas là. Maintenant que l'acquisition de biens n'est plus un problème pour personne la notion de fortune s'est déplacée. Ce n'est plus l'argent qui fait le bonheur, c'est le temps, mais pas n'importe lequel, c'est le temps approfondi, la durée ouverte.
— Bah, la fortune n'est rien de tout cela. Ou plutôt ce que tu m'en dis n'est que la façon qu'elle a de se manifester. Si tu la connaissais tu n'en parlerais pas avec tant de désinvolture. Mais peu importe. Tes rapports avec elles ne concernent que toi.
— Comment cela ? Tu n'as donc pas le pouvoir de m'aider ?
— J'ai tous les pouvoirs. D'où te vient la durée ouverte ?
— Chaque homme reçoit dans son enfance la capacité d'approfondir la durée selon une surface globale quantitativement définie par avanceŠ
— Je vois, " fit le diable d'un ton sarcastique. " Tu as été trop gourmand et tu as presque épuisé ta surface. Et tu voudrais que je l'allonge .
— Mais non, surtout pas. Si tu l'allongeait les chrono-inspecteurs s'en rendraient compte et je serais énergisé pour fraude. Non j'attends de toi quelque chose de mieux.
— Tu me flattes. Et qu'est-ce donc que tu attends de moi ? Comment veux-tu que j'augmente ta surface temporelle sans l'augmenter ? Tu manques de bon sens, me semble-t-il. D'ailleurs le seul fait que tu m'aies suivi ici le prouve.
— Je suis plus sensé que tu ne le crois. Et voici pourquoi. "
Le corps de rêve marqua une pause. Martin qui l'observait se sentait de plus en plus intrigué. Lorsqu'il avait entrepris ce voyage en lui-même il n'avait aucune idée de ce qu'il pourrait demander au diable si ce n'est la résolution de son problème. Or voici que son corps de rêve allait suggérer au diable ce qu'il fallait faire, se contentant en quelque sorte de mettre la puissance de ce dernier à son service sans faire appel à son jugement.
" Je ne te demandes pas d'augmenter ma surface temporelle, disait le corps de rêve. Non, il est un autre moyen d'amplifier ma durée ouverte. Je veux que tu donnes une profondeur à ma surface, que tu en fasses un volume.
— Un volume ? Tu veux élargir ta durée dans trois dimensions ?
— C'est cela. Ainsi j'évite la fraude et les chrono-inspecteurs. Et temporellement parlant je serai l'homme le plus riche du système. "
Le diable eut l'air de réfléchir. Les volutes de vapeurs qui s'envolaient frôlaient son trône comme pour souligner la perplexité qui agitait ses pensées.
" Tu ne manques guère d'audace. Ni d'ingéniosité. Mai sais-tu que je ne donnes jamais rien pour rien ? Que peux-tu m'offrir ?
— Que puis-je offrir au diable qu'il ne possède déjà ?
— Très juste. Tu comprends pourquoi tu n'auras rien de ce que tu me demandes. "
Le corps de rêve eut un sursaut de colère :
" Tu fais partie de mon rêve, tu es ma création. Tu dois m'obéir.
— La cupidité obscurcit ton jugement. L'enfer n'est pas ce que tu vois, je te le concède, mais il est bel et bien là, au tour de toi, et il ne tient qu'à moi de t'y faire tomber.
— S'il en est ainsi pourquoi ne l'as-tu déjà fait ? En vérité tu ne peux rien contre moi.
— Pauvre fou. Fou cupide et présomptueux. Il est des lois sur naturelles que même moi je ne peux transgresser. Mais je me souviendrai de toi le jour de ton jugement. "
Martin n'aimait pas la tournure que prenait ce rêve. Il avait hâte de réintégrer son corps de rêve et d'ouvrir les yeux sur la réalité, sur le chateau mort. Mais son corps de rêve paraissait si sûr de luiŠ peut-être était-il sur le point d'obtenir ce qu'il demandait.
" J'avais raison. D'abord tu me menaces de me précipiter en enfer, puis tu invoques des lois surnaturelles que tu ne peux transgresser. Ton incohérence révèle ton incapacité à me nuire. "
Le corps de rêve semblait triompher. Martin pouvait lire sur son visage une expression de joie enfantine. Le diable eut un sourire mauvais.
" Si je suis ta création comment se fait-il qu'il te faille passer par moi pour obtenir une troisième dimension temporelle ?
— Le cerveau central m'a expliqué tout cela. Ne crois pas me piéger par des remarques de ce genre.
— Je suis curieux de connaître ses explications. "
Le corps de rêve regarda son interlocuteur dans les yeux comme s'il évaluait le degré de sincérité de la question.
" Trés bien. D'aprés le cerveau central chaque homme est plus que sa conscience diurne. C'est une question de concentration en un point. Si je me concentre sur un détail d'un tableau j'en ai une conscience thétique, tandis que le reste devient flou pour moi. Cela ne veut pas dire que je n'en ai pas conscience, simplement cette conscience est non thétique.
— Laisse-tomber ce vocabulaire pédant et viens en au fait.
— Comme tu voudras. Ce que je viens de te dire pour un tableau est valable pour le temps. On peut rétrécir ou élargir sa perception temporelle. Plus je me concentre en un point du temps plus le reste de mon passé et de mon avenir devient flou sans pour autant disparaître. Ils sont là, quoi que je fasse, et ils vivent leur vie propre.
— Vraiment ?
— Oui, et cette vie est la subconscience, celle que l'on atteint par la voie du rêve, comme je le fais en ce moment. C'est aussi en elle que se trouvent les capacités créatrices de l'homme qui sont interdites à un ordinateur. Moi qui te parle je ne suis qu'une partie de moi-même, de même que toi tu n'es qu'une partie de moi. Mais d'après le cerveau central la création emprunte souvent des voies dissociées pour ensuite parvenir à une nouvelle synthèse.
— Intéressant. Mais pourquoi choisir le diable ?
— En raison du caractère peu moral de ma demande. Le cerveau central m'a dit d'entrer en contact avec le diable qui est en moi. Et d'aprés lui la vue du chateau mort est l'une des images les plus susceptibles d'induire ce genre de rêve conscient. Ces explications te suffisent-elles ? Comprends-tu maintenant pourquoi tu dois me donner ce que je cherche ? "
Un silence glacial accueillit ces paroles. Le diable fit un signe et quelques démons mineurs vêtus de blouses blanches sŒapprochèrent du corps de rêve. Sans doute allaient-ils se saisir du corps pour le jeter en enfer, mettant ainsi la menace du diable à éxécution. Martin avait beau savoir qu'il ne s'agissait que d'un rêve il avait hâte de se réveiller. Il entreprit de se glisser dans le corps. Et soudain la voix du diable retentit à ses oreilles comme un grondement de tonnerre.
" Les démons vont te donner ce que tu cherches. Mais ne crois pas que tu m'aies convaincu. Simplement j'ai mes raisons. "
Un tourbillon noir emporta le trône qui disparut en un éclair. Martin comprit que s'il ne s'était pas dissocié de son corps de rêve il n'aurait jamais cru en l'irréalité de ce qui l'entourait. Malgré l'aspect insolite des lieux, tout avait l'air trop vrai. Les démons le maintenaient d'une poigne ferme qui meurtrissait ses muscles.
Vite il ouvrit les yeux.



Les démons se diluèrent dans les vapeurs qui les entouraient. Avec un rien d'hébétude Martin fixa son attention sur le chateau mort dont les pierres rouges et noires soutenaient les parois de cristal. Il porta la main à son front comme pour chasser les images du rêve, mais la scène restait bien vivante en lui. Il lui semblait que les démons transformaient les chuchotements du vent en ricanements moqueurs.
" Bon sang, c 'est bien la première fois qu'un rêve conscient me fait un effet pareil. "
Martin se secoua. Le plus important restait à faire et pour cela il lui fallait examiner son rêve avec soin. Ce n'était qu'à cette condition qu'il pourrait découvrir la solution que lui avait promise le diable.
Jusqu'à présent il n'avait trouvé que deux moyens d'élargir sa durée ouverte : le rêve conscient ou la fraude. La fraude était trop dangereuse en raison de la sévérité des chrono-inspecteurs. Quant au rêve conscient il présentait un double inconvénient. D'un côté, tout en donnant un temps illimité au rêveur, il ne lui permettait pas de sortir du rêve. Or Martin désirait profiter de sa durée ouverte dans sa surface sociale. D'un autre côté le consommateur de rêves conscients avait tendance à oublier la vie réelle qui présentait moins d'attrait que la vie rêvé. Et Martin ne désirait pas en arriver là car, se disait-il, à quoi bon la richesse temporelle si on est seul à se rendre compte qu'on peut la dépenser ?
" Mais sa rencontre avec le diable avait apporté un nouvel élément par l'intermédiaire de son corps de rêve. Il ne s'agissait plus d'élargir sa durée ouverte mais de l'approfondir. Oui, mais comment ? La réponse devait se trouver dans le rêve lui-même. A moins que Martin n'ait ouvert les yeux trop tôt.
Dans ce cas il avait toujours la ressource de recommencer un autre rêve, un rêve qui serait la suite de celui qu'il venait de faire. Machinalement il porta la main à son boîtier de télécommande. Le curseur était déja enclenché.
Martin ouvrit les yeux.



Le chateau mort devant lui. Mais était-il bien réveillé cette fois-ci ?
Non, car une voix chuchotait à son oreille, une voix caressante, la voix du diable.
" Tu te trompes, tu es bien réveillé. Simplement la réalité n'est pas ce que tu crois. Elle se compose d'une infinité de zones auxquelles les hommes ont plus ou moins accés.
— Alors je ne me réveillerai jamiais, c'est-ça ? Vas-y. Dis-moi dans quel ignoble piège tu m'as fait tomber. "
La fureur empêchait Martin de penser. Mais le diable ne perdait pas son sang froid.
" Tu refuses de comprendre. Ceci n'est pas un rêve. C'est la réalité, mais la réalité est multiple, elle ne se limite pas à ce que tu en connais. Je t'ai donné la possibilité d'approfondir ta durée ouverte en te donnant accés aux diverses zones de réalité qui accompagnent celle dans laquelle tu vis d'habitude. Je suis surpris par ton ingratitude. Ne t'ai-je pas donné ce que tu me demandais ?
— Et comment vais-je retrouver ma zone propre, je veux dire le niveau de réalité où j'ai l'habitude de résider ?
— C'est à toi de voir. Je ne peux pas passer mon temps à m'occuper de toi. Je peux cependant te donner une indication : tant que tu rencontreras un autre toi-même dans le niveau où tu te trouves c'est que tu n'es pas encore chez toi. Amuse-toi bien. "
Le chuchotement s'amplifia en un rire fantômatique qui s'éteignit lorsque Martin ouvrit les yeux.



Le chateau mort se dressait toujours au même endroit mais de grandes niches de pierre bleutée avaient pris la place des parois de cristal. Dans ce niveau les parois du chateau n'avaient jamais été en cristal. Des auvents en forme de sarcophage remplaçaient les minarets capteurs de lumière.
A nouveau Martin ouvrit les yeux.



Encore et encore.
Le chateau avait recupéré ses parois de cristal mais se trouvait trop à l'Est par rapport au paysage que Martin connaissait. Martin jeta son boîtier de commande à terre et descendit lentement le chemin qui menait aux portes du chateau. Une idée venait de germer dans son esprit.
Les différents niveaux de la réalité étaient autant de dimensions parallèles. Or les parallèles sont censées se rejoindre à l'infini. Et justement les enceintes du chateau donnaient sur l'infini.
Oui, mais peut-être pas à ce niveau.
C'était un risque à courir.



Une émotion indéfinissable s'empara de Martin au moment où il franchit les voûtes d'entrée du chateau. A sa connaissance jamais personne ne s'était aventuré dans le chateau mort. A part peut-être quelque curieux ou quelque fou dont les archives n'avaient pas retenu le nom car ils pouvaient aussi bien avoir disparu de toute autre façon. Et lui ? Reviendrait-il ? Il était déjà loin de sa propre zone de réalité, d'une certaine façon il n'avait rien à perdre.
Le silence l'entourait de toute part, le poussait vers l'avant pour se troubler au bruit de ses pas résonnant sur les dalles noires. De minces cololmeæ scintillantes joignaient le sol et le plafond du vestibule. Leur lueur crépusculaire lui indiquait le chemin : une cour intérieure éclaboussée de lunes. Quelque chose bougeait là-bas, ondulait comme une ombre qui s'efforce d'échapper à une multiplicité de projecteurs, quelque chose qui rappelait vaguement une silhouette humaine.
Martin s'élança. Cette ombre allait tenter de lui glisser entre les doigts, la façon dont elle ondulait ne lui laissait pas de doute à ce sujet. Les lunes multipliaient son reflet que le marbre bleutait et mêlait à l'ombre des piliers. Le temps absorbait le bruit. Il ne s'entendait pas courir. Il ne s'entendait pas respirer. Martin se saisit de sa proie plus facilement qu'il ne s'y attendait. Le corps était mou entre ses bras. Pire, il se dégonflait.
" Que voulez-vous ? " hoqueta la forme, " je ne possède rien qui puisse vous intéresser. Et d'abord le chateau mort est un lieu sacré. De plusŠ "
La forme bredouillait de fureur et reprenait de l'assurance. Martin affermit sa prise.
" Je ne veux pas vous causer le moindre tort...
— Alors lâchez-moi.
— Ecoutez-moi d'abord. Je ne peux prendre le risque de vous voir fuir.
— Vous serez puni par le Régent Central. Le chateau mort est sous sa protection magique. "
La forme continuait à se tortiller tout en glapissant des menaces. Martin qui n'avait jamais usé de violence envers qui conque se sentait fort embarrassé quant à la conduite à tenir. Mais après tout puisqu'il avait commencé ainsi autant aller jusqu'au bout. Il ramena un bras de son interlocuteur en arrière et opéra une torsion sur le poignet, ainsi qu'il l'avait vu faire au visi-écran au cours d'un feuilleton d'aventures. Cela marcha. L'autre poussa un cri de douleur et se laissa plaquer au sol, révélant ainsi son visage au regard des lunes. Martin faillit le lâcher de saisissement.
Le visage était noir, sans aspérité. Deux minces fentes indiquaient peut-être l'emplacement des yeux, mais Martin n'en aurait pas juré. La voix sortait d'un trou ovale recouvert d'un réseau de tiges argentées, et ce trou se situait surŠ la tempe droite.
Martin eut brusquement envie d'en finir avec ce cauchemar en fracassant la tête de la chose sur le dallage. Mais ce soulagement ne l'aurait pas aidé à retrouver sa réalité. Si les habitants de cette zone avaient une telle apparence il lui fallait s'en accommoder. Il s'efforça de concentrer son attention sur le "visage" de son interlocuteur. Les fentes se tordirent.
" Grand Régent ! Quelle horreur ! "
Martin jeta un coup d'Šil autour de lui sans distinguer autre chose que la danse des lunes avec les ombres. Puis il comprit que c'était lui la cause de cette exclamation terrifiée. Il assura un peu mieux sa prise et s'efforça de paraître menaçant.
" Qui est ce grand régent ?
— C'est le Régent Central ", bredouilla l'être. '" Qu'est-ce que vous êtes ? Qu'allez vous faire ?
— Je veux voir le régent.
Il y eut un silence surpris.
" Voir le Régent ? Mais j'étais en train de l'invoquerŠ Que lui voulez vous ? Il ne parle qu'à ses servants, et vous n'avez pas l'air d'un servant, vraiment pas. Soyez raisonnable, partez avant qu'il ne se fâche.
— C'est moi qui vais me fâcher. "
Martin avait du mal à garder son calme. La conversation s'enlisait et il ne parvenait pas à en garder le contrôle. Il avait éprouvé le même sentiment obscur lorsque son corps de rêve s'était chargé de présenter sa requête au diable. Le sentiment que tout ce qui se passait pour lui se passait malgré lui. Il s'efforça de chasser ces pensées. La cour intérieure du chateau mort avait pris une allure irréelle qui lui faisait douter de la réalité de ce qu'il pensait. Des flaques de lumière lunaire cascadaient entre des zones d'ombres. Au-delà, sans doute, pas trés loin, s'ouvrait l'infini multidimensionnel. Le régent arrivait-il par là comme un dieu avec son escorte de lunes ?
" Ecoute moi bien, toi, quoi que tu puisses être. " Martin s'efforçait de decrisper sa machoire qui ne lui obéissait qu'avec peine. " Tu vas invoquer le régent pour moi. Je veux sortir d'ici, tu comprends ?
— Vous m'étouffez. Si vous voulez sortir, rien de plus facile. Le chateau mort est ouvert, dans un sens comme dans l'autre.
— Non, je veux quitter cette zone de réalité. Peut-être ton régent pourra-t-il m'apprendre quelque chose à ce sujet.
— Je ne comprends pasŠ
— Peu importe. Contente toi de faire ce que je te demande. Tu vas invoquer le régent pour moi.
— Alors lâchez-moi.
— Pour que tu t'éclipses ?
— Je dois être libre de mes mouvements pour le rituel.
— Décris moi ce rituel ?
— Impossible. Cela vient tout seul. Un des cerveau annexe du Régent prend possession de l'un de ses servant et établit ainsi un lien avec le Régent Central. "
L'être mentait-il ? Martin le sentait trop terrorisé pour s'y risquer. Néanmoins il se trouvait en face d'une difficulté réelle. S'il relâchait son interlocuteur ce dernier risquait tout simplement de prendre la fuite. Mais s'il ne le relâchait pas il ne prendrait pas contact avec le Régent. Une autre idée lui vint.
" Comment le régent s'y prend-t-il pour punir ceux qui enfreignent sa loi ?
— Cela non plus, je ne peux pas vous le dire.
— Tu veux dire que tu n'as jamais assisté à une punition ?
— Si. Mais je ne sais pas comment il s'y prend. Je ne suis pas dans les secrets du Régent. Le seul fait d'y penser est un blasphème. "
Martin secoua l'être pour dissiper son agacement. Il y eut un drôle de bruit, comparable au grésillement de grelôts métalliques.
" De cela je n'ai cure... " Martin s'interrompit, surpris par l'emphase de ses paroles. " Raconte-moi simplement ce que tu as vu.
— Ah bon, il fallait le dire que vous ne vouliez qu'une description phénoménologique. "
Martin faillit le frapper. Une réminiscence arrêta son geste. Il se rappelait la fureur du diable lorsque son corps de rêve s'était mis à utiliser un vocabulaire compliqué. L'évidence le frappait en traître.
Il relacha son étreinte. Le grésillement mettallique reprit un court instant, le temps que l'être se remette sur pieds. Martin se redressa prêt à saisir son interlocuteur s'il faisait mine de s'enfuir. Mais l'être noir semblait trop occupé à se plaindre :
" Vous m'avez endommagé. Le Régent me mettra au rebut et je ne serai plus son servant. Vous n'avez donc aucun égard pour les mécanismes des formes de vie autres que la vôtre ?
Martin ne répondit pas . Quel intérêt ? Il venait de comprendre ce qu'avait fait le diable pour lui, ou plutôt la partie de lui-même qui jouait au diable. Quel était le meilleur moyen d'approfondir une surface temporelle ? Revivre la même situation dans des zones temporelles différentes. Les paramètres étaient les mêmes avec des variables différentes : un invocateur - du diable ou du Régent-, un invoqué-convoqué, et un troisième personnage qui observait la scène pour en tirer des conclusions. Un jeu des diverses parties de son cerveau cherchant une solution à un probleme d'intégration de la réalité ? Ou bien une réalité non falsifiée, une chute véritable dans le cauchemar ? Il interpella l'être :
" Vas-y, appelle le Régent, prends contact avec lui. "
L'autre s'exécuta, manifestement de mauvaise grâce. Il reprit les évolutions sinueuses au cours desquelles Martin l'avait surpris. A force de le regarder se contorsionner Martin se sentit pris d'une irrésistible envie de dormir. Il se laissa glisser lentement dans le sommeil.
Dans ce rêve il sortait de son corps tandis que le régent central s'approchait de lui, un vague sourire sur les lèvres. Martin avait l'impression de l'avoir déjà rencontré, en d'autres temps, une rencontre importante.
" Vous vouliez me voir, Martin ?
Martin reconnut aussitôt la voix mélodieuse aux inflexions métalliques.
" L'ordinateur central. J'aurais dû y penser. Ainsi c'est là la forme que vous adoptez dans cette zone de réalité ?
— Ma foi la forme métallique que vous me connaissez n'est pas ma forme première. Il existe des univers emboîtés les uns dans les autres, et que l'on ne peut comparer à des univers parallèles car ils dépendent les uns des autres, ce qui nŒest pas le cas des parallèles.
— Quel rapport cela a-t-il avec votre prétendue "forme première " ?
— J'y viens. Ne soyez pas trop impatient. "
Le régent-ordinateur semblait s'amuser. Des plis moqueurs se formaient aux commissures de ses lèvres et aux coins de ses yeux. Il donnait l'impression de quelqu'un qui dominait la situation, un peu comme une grande personne domine un enfant de son expérience. Martin dissimulait son irritation du mieux qu'il pouvait. Le régent, puisque c'était ainsi qu'il se faisait appeler, devait effectivement en savoir long.
Il prit Martin par l'épaule. " Allons faire un tour. "
Martin jeta un coup d'Šil au corps qu'il laissait derrière lui. Il reposait tranquillement sur le sol dallé inondé de lumière feutrée. L'être noir continuait à se contorsionner comme s'il ne s'était rendu compte de rien. Le régent surprit son coup d'Šil.
" Le servant est déréglé. Vous l'avez fortement endommagé. Il continuera son ballet jusqu'à l'usure complète de ses mécanismes. A ce moment un signal parviendra aux services de dépannages qui viendront le chercher.
— Vous êtes bien organisé.
— Normal, pour un ordinateur, non ? "
La cour du chateau mort s'estompa derrière eux. Ils suivaient une allée bordée de plantes étranges. Des massifs violets trouaient l'horizon mais Martin ne décelait ni soleil ni lune qui fussent responsables de la luminosité ténue qui semblait émaner de l'air lui-même.
" Est-ce là une autre zone de réalité ?
— D'une certaine façon, oui. En fait les choses sont assez compliquées à expliquer, et pourtant simples à pratiquer. C'est là un paradoxe qui alimente mes heures de méditation.
— Je ne savais pas que les ordinateurs méditaient.
— Il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas. Par exemple comment rejoindre votre réalité. "
Là le régent marquait un point. Martin n'avait plus envie de persifler.
" Que dois-je faire pour sortir de ces réalités qui ne sont pas les miennes ?
— Pas les vôtres ? Ne vous méprenez pas. Là où vous subsistez, là est votre réalité. Là où vous existez, là se réalise votre être .
— Je ne comprends rien à ce charabia.
— Ce ne sont que des commodités de vocabulaire qui permettent de condenser de longs développements. Mais cela ne fait rien. Je reviens à mon explication.
— Les univers emboîtés... ?
— C'est cela. Chaque univers est contenu dans un autre univers et en contient lui-même un autre. Ce n'est pas une question d'espace mais c'est la seule image que j'ai pour vous faire omprendre ce phénomène. Les univers s'emboîtent à l'infini dans les deux sens. J'existe dans l'univers qui contient le vôtre, mais je ne fais que subsister dans le vôtre. De la même façon vous existez dans votre univers mais vous ne faîtes que subister dans les univers qui s'imbriquent les uns dans les autres à partir du vôtre.
— Intéressant. Et si je me hissais jusqu'à votre univers à vous, y subsisterais-je ?
— Impossible. Il y a une sorte de loi gravitationnelle en ce qui concerne les univers imbriqués. On ne peut descendre que vers le bas, vers les univers inférieurs.
— Dans ce cas ceux qui descendent ne restent-ils pas en bas à jamais ? "
Martin se voyait brusquement condamné à errer selon une pente descendante.
" Rassurez vous. Je vous ai dit que c'était une question de poids. On peut dire que votre univers est plus "léger" que ceux qui sont en "dessous". Vous-même avez le degré de légèreté voulu pour vous laisser flotter jusqu'à votre univers d'origine. C'est aussi simple que cela.
— Vous ne me dites pas tout. Comment faire pour "flotter" ?
— Le sommeil est la meilleure bouée. "
Martin avait encore des questions à poser maintenant qu'il entrevoyait une solution à son probleme. Par exemple pourquoi le régent jouait-il le rôle d~ordinateur dans son univers à lui ? Mais il aurait le temps de lui poser ces questions une fois de retour. Il en aurait d'autant plus le temps que désormais il contrôlerait sa propre profondeur temporelle par des plongées dans les univers imbriqués. Restait cependant un détail.
" Comment se laisse-t-on porter par le sommeil sans dériver ? "
Le régent éclata de rire.
" Pourquoi croyez vous que je vous aie donné l'idée d'induire un rêve conscient dans lequel vous rencontreriez le diable. C'est que dans la culture humaine le diable est en bas. Dans les profondeurs. J'étais sûr ainsi de vous attirer dans un des sous univers imbriqués. Certains d'entre eux sont fabriqués de rêves. "
Martin était désarçonné par la façon qu'avait le régent de ne pas répondre à ses questions tout en lui donnant des renseignements primordiaux. Où voulait-il donc en venir ? Mais même cette question là était secondaire. Il saisit son interlocuteur par le col de sa chemise.
" N'abusez pas de ma patience. Dans cet univers vous êtes vulnérable.
— Je suis curieux de savoir ce que vous comptez faire. Alors allez-y. "
Toujours ce sourire un peu ironique qui avait le don de l'énerver. Pourtant le régent avait raison. Qu'espérait-il en le menaçant ? Mais aussi pourquoi le régent le défiait-il ?
Il le frappa à l'estomac puis au visage. L'autre s'affaissa. Avec une joie sauvage Martin le bourra de coups de pieds. Il ne se reconnaissait plus.
Un petit séjour en enfer ca vous change un homme, fit quelque part une voix. La voix du diable.
Martin regarda autour de lul avec circonspection. Personne. Déjà il n'était plus très sûr de ne pas avoir imaginé ce qu'il venait d'entendre. Il se pencha sur le corps du régent inanimé. Allait-il devoir attendre que l'autre se réveille ? Pris d'une impulsion il lui fouilla les poches.
La violence, le vol, poursuivit la voix.
Martin se releva, exasperé. Il ne volait rien, ilŠ Et puis à quoi bon ? Il devait "remonter" à son univers. Le Sommeil, mais lequel ? Il s'était déjà endormi dans la cour du chateau mort. Alors ? Essayer encore ?
Il quitta l'allée et chercha un endroit confortable pour s'y allonger. Quand il l'eut trouvé il se laissa glisser dans le sommeil avec une aisance qui le surprit.
Mais cette fois-ci il s'efforça de s'endormir sans quitter son corps.



Martin eut l'impression d'émerger d'un cauchemar. Il se releva en titubant. Le compte-temps associé à son boîtier de commande indiquait qu'il s'était écoulé quelques secondes entre son endormissement et son retour à la conscience.
Autour de lui le monde était tel qu'il l'avait laissé, et le chateau mort ressemblait en tous points à celui de son univers d'origine. Il se resaisit. Le chateau mort qu'il avait sous les yeux ne "ressemblait" pas à un autre. C'était bel et bien celui de son univers d'origine. D'un déclic il actionna le système qui refermait les enceintes du chateau. Etrange que leur ouverture soit nécessaire à ce genre de "voyage". On parlait de la nécessité d'influences plus ou moins surnaturelles. Martin n'aurait pas sacrifié à ces superstitions si l'ordinateur central ne les lui avait pas recommandées.
L'ordinateur central !
Le régent !
Martin vit brusquement défiler dans sa mémoire ce qu'il venait de vivre. Un vulgaire cauchemar. Un cauchemar qui le mettait mal à l'aise malgré lui.
Il courut rejoindre son véhicule qui l'attendait sur le bord de la route. Là il mit en marche l'écran d'intercommunication. Le visage souriant d'une standardiste entièrement composée par ordinateur lui demanda :
" Que puis-je pour votre service ?
— Je désire avoir un entretien avec l'ordinateur central. Immédiatement. C'est urgent. "
Un pli de tristesse assombrit le front du visage inventé.
" Oh monsieur, je suis désolée d'avoir à vous apprendre une terrible nouvelle. Certaines connexions de l'ordinateur central ont sauté. "
Martin sursauta. " Comment cela ?
— On l'ignore. Mais quoi qu'il en soit les dégâts sont irréparables. Sans vouloir faire une comparaison de mauvais goût on peut dire que le cerveau central est mort. "
Bon sang, j'ai frappé trop fort. Martin éteignit l'écran sans s'en rendre compte et mit son véhicule en marche. L'appareil se mit à glisser doucement a quelques centimètres du sol puis il prit de la vitesse. Mais de tout cela Martin n'avait pas vraiment conscience. Il pensait à ce que lui avait dit le régent sur les univers imbriqués. Et surtout il comprenait maintenant un évidence qui lui avait bizarrement échappé jusqu'à présent.
ll savait désormais que le diable ne rêve pas en vain.